Haïti, sur la route du carnaval

Publié par : admin 22 février 2017 Culture

De Port-au-Prince à Jacmel en saison de carnaval. L’important, ce n’est pas la destination, mais le voyage.

Portail Léogâne, 10 heures. En période de carnaval, les minibus pour Jacmel se remplissent plus vite que d’habitude, mais la lutte pour la survie quotidienne semble être la même. Sous les regards tour à tour enjôleur, implorant, défiant, amical, vindicatif ou indéchiffrable des marchandes et marchands, je décline à regret câbles USB, biscuits secs, chewing-gums, douceurs, sodas, pâtés, lunettes de soleil et brosses à dents. Je n’ai pris qu’un petit sac avec moi pour passer l’après-midi dans le chef-lieu du Sud-Est, qui se prépare à accueillir le carnaval le plus renommé d’Haïti. Mais je comprends tout à coup qu’il ne suffit pas de donner à toutes ces marchands quelque chose à vendre, car il n’y a pas assez de demande et trop de concurrence. Il faudra songer à des alternatives, me dis-je, alors que mon bus démarre en direction du carnaval de Jacmel.

Martissant, 11 heures. Une heure pour faire deux kilomètres, et le blocus n’est pas fini. Depuis le bus, vue imprenable sur les étals de mangues, avec en toile de fond une longue tranchée construite pour permettre à l’eau de couler. Mais, en guise d’eau, c’est un fleuve de détritus qui héberge deux porcelets déjà grands tétant furieusement leur mère. À quelques mètres de là, une fragile brouette qu’empoignent deux employés fatigués déverse péniblement quelques ordures dans un pick-up frappé du sigle de la mairie. À ce rythme, cela devrait prendre plusieurs siècles pour vider la tranchée. Il faudra songer à des alternatives, me dis-je, mais déjà le bus redémarre en direction du carnaval de Jacmel.

Gressier, 12 heures 15. Le traffic se fait plus fluide, mais j’aperçois un homme allongé sur la chaussée, ventre à terre, les bras en avant. Le bus ne ralentit pas, il se serre juste un peu à gauche. Mais que peut bien faire un homme allongé en travers de la route à cette heure-ci? « Il est mort », diagnostique mon voisin de banquette. Déjà, je m’inquiète sur le sort du défunt. Quelqu’un va-t-il venir ramasser le corps ? Aura-t-il droit à des funérailles dignes ? Un haussement d’épaules me répond. Je repense à l’ambulance qui tout à l’heure tentait sans grand espoir de se frayer un chemin entre les véhicules. Il faudra songer à des alternatives, me dis-je, mais déjà le bus s’ébranle en direction du carnaval de Jacmel.

Léogâne, 12h30. Les sons entraînants du konpa rythment notre voyage, entrecoupés du vrombissement du moteur à chaque accélération. Deux petits pieds surgissent de la banquette avant, poussés par deux petites jambes qui s’étirent. Je n’avais pas remarqué plus tôt cet enfant qui dormait paisiblement sur les genoux de sa maman, dont seule est visible la belle chevelure ondulée. Le carnaval est encore loin, me dis-je, mais le bus poursuit vaillamment sa course en direction de Jacmel.

Route de l’Amitié, 13h00. « À Jacmel, il y a moins d’agressivité durant le carnaval que dans la capitale », affirme mon voisin, qui vient rendre visite à sa mère. « Il y a tout un système de sécurité mis en place par les autorités. » À dix-huit kilomètres, un panneau routier faisant foi, de la ville qui a accueilli le Libertador vénézuélien Simon Bolivar, notre minibus est en effet stoppé par un agent en uniforme d’humeur blagueuse. «Y a-t-il quelqu’un ici recherché par la police ? » lance-t-il sous les rires des passagers, en laissant le bus continuer sa route en direction du carnaval de Jacmel.

Jacmel, 14h00. Dans la grand-rue, les boss s’affairent pour finir de monter les estrades en bois le long desquelles défileront bientôt chars, masques et costumes préparés avec soin tout au long de l’année. La créativité des Jacméliens, déclinée dans toutes les couleurs du papier mâché, s’est taillé une renommée méritée bien au-delà des frontières haïtiennes. Je ne sais pas si le petit garçon qui s’étirait tout à l’heure en a conscience.

Le carnaval, c’est peut-être la version pour adultes des genoux d’une maman. Celle qui berce et fait oublier la lutte quotidienne pour la survie, les ordures qui s’accumulent plus vite que ne peut les ramasser une brouette, les blocus qui donnent le temps d’admirer un paysage pas toujours beau à voir, et la mort qui ne frappera peut-être pas au milieu de la route, mais qui nous attend tous au bout du chemin. Avant ça, il y a peut-être des alternatives, me dis-je, alors que le bus est déjà reparti en direction de Port-au-Prince.

Source : Lenouvelliste